Moehler. De la dénomination de Pères de l’Église. Différences entre les écrivains ecclésiastiques. Division. 1843.

De la dénomination de Pères de l’Église. Différences entre les écrivains ecclésiastiques. Division.

La partie patristique étant la première qu’il faut traiter dans une histoire de la littérature chrétienne, il faut que nous commencions par expliquer la dénomination de Père de l’Église. Tout l’Orient, depuis la Palestine jusqu’à la Chine, honorait avec raison les docteurs et les prêtres du nom de père, et par la même raison les élèves étaient désignés sous le nom de fils et de fille. Les Orientaux voulaient indiquer par là que celui qui communiquait à un autre la vie spirituelle qu’ils appelaient régénération, se trouvait à cet égard dans la même position que le père naturel l’est à l’égard du corps.[1] Nous trouvons aussi chez les Grecs le mot de père employé dans le même sens. Alexandre donna ce titre à son maître Âristote, et les maîtres donnaient à leurs élèves le nom de fils.[2] Il est inutile de remarquer combien cet usage servait à indiquer les rapports de tendresse et de confiance qui ont lieu entre le maître et l’élève, ainsi que le prix que l’on attachait à une profonde instruction.

Nous retrouvons aussi cet usage dans le Nouveau Testament, d’où il passa dans l’Église chrétienne, d’autant plus facilement, que depuis long-temps la manière dont les Grecs considéraient les rapports du maître à l’élève avait autorisé cette manière de s’exprimer. Les temps chrétiens donnèrent une vie nouvelle aux anciens sentimens, et plusieurs institutions en portèrent l’empreinte, ce qui était d’autant plus naturel que le prix de l’instruction spirituelle était alors mieux senti et mieux apprécié que dans les temps qui avaient précédé le Christianisme.[3]

Tous les docteurs spirituels, et particulièrement les évêques, s’appelèrent Pères (papæ) dans l’Église chrétienne jusque fort avant dans le moyen âge ; aujourd’hui ce titre est exclusivement réservé à l’évêque de Rome. Cependant, pris dans un sens plus ordinaire et moins étendu, il s’applique particulièrement à ces docteurs de l’Église chrétienne qui vécurent dans les premiers temps, qui se distinguèrent par leur piété et leur amour du Christianisme, qui le propagèrent par leur parole et leurs écrits, et qui, par les ouvrages qu’ils nous ont laissés, attestent la foi de l’Église primitive.

Il faut pourtant remarquer à ce sujet que tous les écrivains ecclésiastiques, sans exception, n’ont pas obtenu cet honneur, mais que pour l’obtenir il était nécessaire de posséder certaines qualités et de se trouver placé dans un rapport direct et particulier avec l’Église. Ces qualités étaient : une érudition plus qu’ordinaire, la sainteté, l’approbation (approbatio) de l’Église et l’antiquité. On reconnaît pourtant bientôt que la réunion de ces quatre caractères ne pouvait pas être toujours exigée. Par une érudition peu ordinaire, on n’entendait pas la plus vaste possible, mais une science relativement grande. Si l’on voulait regarder cette qualité comme absolument indispensable, il faudrait rayer du catalogue beaucoup de noms qui y tiennent aujourd’hui à juste titre une place distinguée ; en effet, les plus anciens Pères, tels que Clément de Rome, Ignace et d’autres, n’étaient pas remarquablement savans.

La seconde qualité essentielle, la sainteté, est en revanche d’une nécessité absolue dans un Père de l’Église, pourvu toutefois que l’on n’entende par là qu’une haute vertu chrétienne. Celle-là est d’autant plus indispensable que dans l’idée que l’on se fait d’un Père est renfermée non seulement celle de la personne qui a donné l’être, mais encore de celle qui doit servir d’exemple par la conduite. C’est pourquoi ils sont le sel de la terre.

La troisième qualité que l’on exige d’eux paraît être en quelque sorte une pétition de principe, car d’un côté ils doivent servir de témoins de la doctrine de l’Église, et de l’autre on demande qu’avant de pouvoir en servir, ils aient obtenu l’approbation de l’Église. On prétendrait d’après cela prouver la confiance que méritent les Pères par l’autorité de l’Église, et vice versa; mais en considérant mieux la chose on verra qu’il n’en est pas ainsi. Quand il s’agit de prouver un fait par témoins, chacun qui vient déposer compte ; mais la confiance que l’on doit accorder à sa déposition se mesure d’après des principes généraux posés par la critique. Il s’ensuit donc naturellement que celui-là seul qui vit dans l’Église et qui se trouve en communauté de foi avec elle, est en état de rendre témoignage de la foi de l’Église qu’il partage avec elle ; tandis que tous ceux qui vivent hors d’elle, qu’elle ne reconnaît point, sont incapables, dans leur isolement, d’offrir une garantie certaine de la vérité de leur témoignage sur la foi de l’Église ; il ne doit done être apprécié que dans son rapport avec celui des témoins appartenant à l’Église. En attendant, la manière dont l’Église exprime son approbation peut varier selon les circonstances. Dans les premiers temps c’était seulement l’impression immédiate que l’ensemble de la vie et des actions d’un docteur faisait sur la masse qui décidait de son admission au nombre des Pères ; la satisfaction universelle causée par la manière dont il défendait les croyances chrétiennes, ou l’usage pub!ic, dans un concile par exemple,  que l’Église faisait de ses écrits pour combattre une hérésie, devenait pour lui une approbation implicite. Parfois aussi, à côté de cet aveu tacite, l’Église accordait une approbation plus positive et plus solennelle. Ainsi le pape Léon-le-Grand, saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure furent élevés par des bulles pontificales au rang de Pères de l’Église.

D’après les deux dernières marques distinctives d’un Père de l’Église, il faut rayer de leur nombre tous les anciens écrivains ecclésiastiques qui manquaient de l’une ou de l’autre, ou de toutes les deux. Ainsi il y en a parmi eux de qui la sainteté de conduite n’étant pas si positivement reconnue, ou qui, trop susceptibles de recevoir des influences étrangères, n’ont point toujours exprimé la foi traditionnelle dans l’esprit et le sens de l’Église, et à qui par conséquent elle n’a pu accorder qu’une approbation restreinte. On les appelle en conséquence Scriptores ecclesiastici : tels sont Papias, Clément d’Alexandrie, Origène, Tertullien, Eusèbe de Césarée, Rufin d’Aquilée et autres.

En revanche, l’Église a distingué d’une manière particulière quelques uns des Pères reconnus par elle. Plusieurs d’entre eux qui ont possédé les trois caractères distinctifs à un degré très éminent  qui ont joint à une pureté extraordinaire dans le maintien de la foi catholique une érudition particulière dans la manière de la défendre et de l’affermir, et qui ont en conséquence acquis par là dans le royaume de Dieu un mérite plus grand auprès de leurs contemporains et de la postérité, ont été appelés Doctores Ecclesiæ par excellence. Ceux de l’Église d’Orient sont : Athanase, Basile-le- Grand, Grégoire de Nazianze et Chrysostome; ceux de l’Église d’Occident : Ambroise, Jérôme, Augustin, Grégoire-le-Grand, auxquels on ajouta plus tard : Léon-le-Grand, Thomas d’Aquin et Bonaventure.[4]

Quant à la quatrième qualité importante, savoir l’antiquité, il règne à cet égard les opinions les plus divergentes. Comme on n’a point encore décidé à quelle époque il faut clore la liste des Pères de l’Église, il s’ensuit que cette qualité doit être plus ou moins impérieusement exigée, selon les différentes manières de voir. Les protestans sont dans I’usage de ne plus admettre de Pères de l’Église après le troisième, le quatrième ou tout au plus le sixième siècle, tandis que les catholiques en reconnaissent jusque dans le treizième siècle. Il est incontestable qu’un Père de l’Église doit être d’autant plus respectable et pIus précieux, qu’il se rapproche davantage des temps apostoliques, parce que dans ce cas son témoignage au sujet de la tradition primitive acquiert un bien plus grand poids, et que sous ce rapport un Père de l’Église du treizième siècle ne saurait être considéré comme un disciple des apôtres; d’un autre côté cependant, que ce signe caractéristique ne saurait être limité à une époque précise, au point d’exclure tous les siècles suivans. C’est ce que les catholiques ont de tout temps clairement exprimé, d’une part en rapprochant la limite jusqu’à l’époque indiquée  et de l’autre, afin de ne pas renoncer tout-à-fait à la juste distinction de l’antiquité, en adoptant trois périodes, dont la première descend jusqu’à la fin du troisième siècle, dont la seconde va jusqu’à la fin du sixième, et dont la troisième se termine avec le treizième siècle. Mais à tout considèrer, cette insistance à vouloir fixer une époque pour clore la liste des Pères de I’Église est la suite ou d’une polémique partiale ou d’une manière de voir trop étroite. Le fait est que d’après le sens véritable et primitif du mot, il doit y avoir des Pères de l’Église tant que l’Église subsistera, et que le pape doit conserver à cet égard le droit dont il a toujours joui, toutes les fois que l’Église verra apparaître un de ces astres brillans sur l’horizon de la science ecclésiastique.

Quant à nous, dans notre histoire de la littérature chrétienne, nous suivrons la division que la nature des choses et des événemens nous indique. Nous distinguerons dans l’histoire de l’Église trois âges, chacun marqué par le caractère particulier de l’instruction scientifique qui y a prévalu. Le premier est l’âge grec-romain, le second l’âge germanique, le troisième l’âge romain-grec-germanique. Le premier s’étend depuis l’origine de l’Église jusqu’au huitième siècle, c’est-à-dire jusqu’à saint Jean Damascène, pendant lequel le développement de la science chrétienne s’est rattaché à la science grecque-romaine qu’il trouvait existante ; le second depuis le huitième siècle jusqu’à la fin du quinzième, alors que la science chrétienne s’est développée et perfectionnée conformément au génie particulier des peuples germaniques ; le troisième enfin comprend les trois derniers siècles jusqu’à notre temps, où la science germanique s’est fondue dans celle de la Grèce et de Rome, par la renaissance des études classiques.

[Ces grandes périodes de temps seront subdivisées en d’autres plus petites, qui seront indiquées par les changemens survenus dans la situation des affaires de l’Église, pour autant que ces changemens ont influé sur sa littérature].

Moehler. “De la dénomination de Pères de l’Église. Différences entre les écrivains ecclésiastiques. Division.”, In: La Patrologie, ou histoire littéraire des trois premiers siècles de l’Église Chrétienne; Oeuvre posthume de J.-A. Moehler. Publiée par F.-X. Reithmayer. Paris, Debécourt, Libraire-Éditeur, pp. 16-22. 1843.

[1] Cf. IV, les Rois, 2, 3, 5, 7, 15; les Juges, 13, 11; les Proverbes, 4, 10. C’est ainsi que saint Paul dit qu’il est le Père des Corinthiens qu’il a convertis : I Cor. 4, 14 sq., et y ajoute pour motif : εν γαρ Χριστώ Ιησού διά του ευαγγελίου εγώ υμάς εγέννησα.

[2] L’étymologie de plusierus mots de leur langue nos apprend que les Grecs connaissaient ce rapport du maître à l’élève. Ainsi du mot παις, fils, on a tiré le verbe παιδιυειν, instruiré, élever, d’où dérivent les mots παιδεια, éducation et παιδαγωγος, maître, précepteur. Clément d’Alexandrie (Strom. I. c. 1, edit. Wurzbourg, p. 5) dit à ce sujet : υἱὸς δὲ πᾶς ὁ παιδευόμενος καθ’ ὑπακοὴν τοῦ παιδεύοντος, se référant au livre des Proverbes, II, 1, υἱέ ἐὰν δεξάμενος ῥῆσιν ἐμῆς ἐντολῆς κρύψῃς παρὰ σεαυτῷ ὑπακούσεται σοφίας τὸ οὖς σου. Et de même encore, IV, 1 [« III », in the original, n. of the transc.], 1, ακούσατε παίδες παιδείαν πατρός κ. τ. λ. Cf. Iren. adv. hæres. IV, 41, § 2.

[3] Cf. Basil. epp. 337 et 339.

[4] Dans l’office divin, ce titre est accordé à d’autres saints Pères, tels qu’Hilaire de Poitiers, Isidore de Séville, le vénérable Bède, Anselme, Bernard, sans qu’ils puissent pourtaut être placés au même rang que les précédens.

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