Hamman. Les pierres de l’Église. 1977.

Les pierres de l’Église.

Au cours des quatre premiers siècles, les Pères de l’Eglise assistent et participent à la victoire progressive du christianisme. La religion de Jérusalem gagne la capitale romaine. Les intrus conquièrent l’Empire, qui passe à l’Eglise. Ce changement révolutionnaire va progressivement extirper le paganisme et de sùrcroît sauver l’héritage de la pensée antique.

Les œuvres des écrivains jalonnent les étapes de la pénétration chrétienne. Les apologistes, Justin, Irénée, défendent la foi menacée à l’intérieur et à l’extérieur. Alexandrins et Africains donnent à la foi sa première formulation théologique. L’Orient fournit des philosophes, l’Occident, des rhéteurs et des juristes. Le IVe siècle donne à cette élaboration sa pleine maturité. Tous les genres littéraires s’y retrouvent. Seule la poésie est pauvre. Le lyrisme est plus dans la parole que dans le poème. Seul Grégoire de Nazianze fait exception. Encore est-il plus lyrique que poète. Sa poésie n’est pas jaillissement.

Il n’était pas nécessaire de construire Constantinople, en 330, pour unifier l’Eglise d’Orient et d’Occident. L’Eglise est une et les échanges sont fréquents. Cyprien correspondait avec les évêques d’Asie aussi bien qu’avec ceux d’Espagne. L’influence d’Augustin s’exerce sur l’Eglise tout entière. Un siècle plus tard, cette unité est psychologiquement compromise. Une lettre de Nestorius envoyée à Rome attend des mois pour trouver un traducteur. L’âge d’or des grands docteurs s’éloigne, les échanges se rarifient. Chacun s’appauvrit.

Celui qui fréquente longuement les Pères est frappé de leur qualité, de leur présence humaine, mais aussi de leur diversité. Rien de conventionnel, rien de la statue « Saint-Sulpice ». Leurs écrits nous les font voir de chair et de sang. Tous partagent une même foi, la réaction de chacun est originale, personnelle. Dans cet orchestre d’élite chacun joue de son instrument, avec quelle vibration, quelle sensibilité, quelle personnalité !

Les Pères de l’Eglise sont d’abord des pasteurs. Leur activité principale est la parole, la prédication. La chose est manifeste chez les deux génies les plus étonnants, Origène et Augustin. Cette primauté de l’action pastorale caractérise l’Orient comme l’Occident, mais avec des composantes propres. Le génie des Pères orientaux est intuitif, spéculatif, lyrique, celui des occidentaux juridique, pragmatique, moral, ramassé. Les théologiens grecs mettent l’accent sur la grandeur de l’homme, la théologie africaine sur sa déchéance. Les premiers développent la divinisation du chrétien, les seconds, sa rétribution.

Encore fandrait-il nuancer plutôt que de généraliser. Jean Chrysostome le plus grec des grecs, est d’abord un syrien devenu grec. Il garde de sa race l’exubérance et l’imagination. Les Cappadociens ne sont pas les Alexandrins, encore qu’ils utilisent Origène, avec admiration et discernement. Cyrille opte selon ses affectivités et rejette la gloire de son pays. Les thèses augustiniennes sur la prédestination et la grâce, en atteignant la Gaule, sont passées au crible de la critique.

L’unité de L’Empire romain avait peut-être facilité les échanges, mais aussi l’hérésie arienne. L’Occident, à l’abri jusque-là des querelles théologiques, s’est réveillé un jour arien. L’Eglise résiste. Les deux grandes victimes des représailles impériales sont Athanase et Hilaire, un Oriental qui va découvrir l’Occident, un Occidental qui se familiarise avec la pensée grecque. En 364, l’Empire se partage entre Constantinople et Rome. Cette division qui protégera l’Occident contre les querelles christologiques, pèsera sur l’Eglise. L’Orient, malgré la présence de Pélage en Palestine, ne s’intéressera guère au pélagianisme. Chaque continent vit sa propre histoire. L’unité existe toujours, mais le fossé se creuse. Chacun évolue différemment.

L’Empire chrétien de Byzance favorise l’effort intellectuel. Les Pères de l’Eglise ont disparu. Une période nouvelle commence, amorcée par Cyrille d’Alexandrie. Le byzantinisme pousse sur le terreau patristique. Longtemps encore le peuple oriental se passionne et s’entredéchire pour des questions théologiques. Les conciles marquent une trêve. Puis la controverse rebondit. Au Vie siècle monophysites et antimonophysites s’affrontent : Sévère d’Antioche († 518), Léonce de Byzance. L’argument d’autorité remplace la réflexion personnelle.

Deux théologiens émergent : le mystérieux Pseudo-Denys qui recueille l’héritage patristique grec et le transmet à l’Occident : grâce à lui, il atteint la théologie médiévale. Un siècle plus tard, Maxime le Confesseur († 662) plus théologien que pasteur, nourri de philosophie aristotélicienne et platonicienne qu’il fond dans une synthèse à la fois théologique et spirituelle, nous éloigne de la période des Pères.

La vie monastique vient enrichir la pensée orientale. Au lieu des moines incultes qui composaient les troupes de choc de  Cyrille, nous rencontrons un monachisme « savant » en Syrie et en Palestine. De ce milieu est issu Maxime dont il a déjà été question. Un siècle plus tard Jean Moschus († 619) écrit le fameux Pré spirituel, chef-d’œuvre de fraîcheur, comparable aux Fioretti.

L’Occident semble épuisé d’avoir produit Augustin. L’évêque d’Hippone, plus encore qu’Ambroise, est témoin d’un bouleversement qui donne au Ve siècle un visage d’apocalypse. Un rêve s’achève en cauchemar. L’évêque de Milan, tout en tenant tête à l’empereur, ne semble pas avoir discerné le danger qui déjà menaçait l’institution. L’Occident passe aux Barbares. L’Eglise également, avec une hésitation qui mesure sa déception. Par contrecoup, la résistance païenne encore virulente au Ve siècle s’effrite avec l’Empire. Les païens font figure d’attardés. Le paganisme perdure dans les mœurs.

Deux figures d’évêques émergent auxquels les historiens n’ont pas prêté l’attention qu’ils méritaient : Maxime de Turin († avant 423), Pierre Chrysologue († 440/450). Si l’histoire n’a rien retenu de leur vie, leurs écrits vibrent encore de leur sensibilité. Ce sont deux psychologues, qui analysent le cœur humain avec une finesse, une sûreté de touche, qui fait penser parfois à Newman. L’un et l’autre vitupèrent contre la superstition et contre les mœurs païennes qui sévissent aussi cruellement que les hordes des Huns. Ce sont des missionnaires, proches de leur peuple, sensibles aux appels les plus secrets de l’homme, la fraternité, les dimensions cosmiques du salut, soucieux de prêcher l’Evangile.

Plus tardivement que l’Orient, l’Occident connaît un essor monastique, qui pousse d’abord de manière un peu anarchique. Braga, en Espagne, est fondé par Martin († 580), qui traduit les apophtegmes des Pères du désert. La règle de saint Benoît donne une impulsion nouvelle au monachisme et une législation qui va ordonner l’essor. Grégoire le Grand († 604), écho émouvant de la tradition patristique qui illustrera le siège de Rome, est peutêtre un de ses fils.

La Gaule possède des monastères depuis le IVe siècle. Il suffit de nommer saint Martin. Jean Cassien introduit à Lérins les écrits du monachisme oriental. Vincent de Lérins († avant 450), un moine de couvent, est un théologien vigoureux. Le premier il a formulé le principe du progrès doctrinal qui s’opère par une  croissance organique, que Newman reprendra dans le Développement du dogme. Césaire, autre moine de Lérins, comme évêque d’Arles († 543), est « un des maîtres de l’Eglise gallicane, un des fondateurs de sa discipline et de ce qu’elle devait garder de culture à travers deux siècles de crépuscule » (P. Lejay). Il monnaie la prédication des Pères, d’Augustin surtout, pour l’évangélisation de la Gaule. Il s’oriente vers les Barbares qui l’entourent pour leur prêcher l’Evangile. L’Eglise laisse les romantiques pleurer sur le passé et se tourne vers les pays nouveaux. Les maîtres du moyen âge continueront le travail des Pères.

L’Occident s’est-il aperçu à quel point il s’est appauvri en perdant le patrimoine grec? De part et d’autre, la passion, la pression politique, la discussion gratuite ont voilé la gravité d’une division, entrée dans les faits avant que d’être consommée. La discussion portait sur des querelles théologiques, la rupture était plus profonde, elle atteignait les esprits, les cœurs …

S’il est vrai que nous ne sommes qu’à la fin de l’ère constantinienne, il est aussi vrai que l’Eglise demeurera frustrée, mutilée, aussi longtemps qu’elle ne vivra pas de toutes les richesses de son patrimoine, oriental aussi bien qu’occidental, qui compose son histoire, mieux : son âme. L’unité chrétienne exige la rencontre de tous.

Adalbert G. Hamman. “Les pierres de l’Église”. In: Dictionnaire des Pères de l’Église. Collection ‘Les Péres dans la foi’, DDB, pp. 213-217. 1977.

[Transc. by Francisco Arriaga. México, Frontera Norte, 31 de marzo – 02 de abril de 2019].

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