Quote. Tim Denecker. Augustin et la préhistoire linguistique. 2019.

Si les Pères de l’Église, tout comme leurs prédécesseurs et leurs contemporains, les exégètes juifs (rabbins), voulaient exposer leurs idées sur l’histoire des langues, il y avait quelques passages bibliques qu’il était impossible d’ignorer. D’abord celui du chapitre 2 du livre de la Genèse, où Dieu charge Adam de nommer les créatures. Ensuite, le chapitre 10 de la Genèse, où la population du monde dans la protohistoire de l’humanité est divisée en différentes langues et différents peuples. Enfin le chapitre 11 de la Genèse, où l’origine de la diversité linguistique est expliquée à l’aide de l’histoire de la tour de Babel. La combinaison de ces deux derniers passages engendre un certain nombre de problèmes exégétiques. D’un côté, la logique demanderait que le chapitre 10 de la Genèse, où la diversité linguistique est mentionnée comme un fait établi, vienne après le chapitre 11, celui qui explique l’origine de la diversité linguistique. De l’autre, à part ces quelques passages, les informations données dans la Bible sur la préhistoire linguistique sont très ténues. Des récits mentionnés on peut déduire seulement qu’il y avait une seule langue originelle jusqu’au moment où ceux qui avaient construit la tour de Babel furent punis, et que c’est de cette langue que s’était nécessairement servi Adam. Or, nulle part dans le récit biblique il n’est dit explicitement que la langue originelle de l’humanité était l’hébreu. Dans l’exégèse juive, cette idée provient du fait que, dans la Bible, les discours directs insérés dans le récit se trouvent écrits en hébreu, et l’opinion selon laquelle l’hébreu était la langue originelle fut adoptée de bonne heure par les auteurs chrétiens, d’abord grecs, ensuite latins. Sur le développement précis de l’origine de la diversité linguistique, la Bible n’offre guère d’informations (par exemple, il n’y a pas de réponse aux questions « Combien de langues se sont développées ? » ou « Que s’est-il passé avec la langue originelle ? »). De cette façon, l’imprécision qui caractérise le récit biblique a donné lieu à des explications assez diverses chez les Pères de l’Église.

Une interprétation approfondie et de grande influence fut élaborée par un contemporain de Jérôme, déjà mentionné, Augustin, dans le livre XVI de son De civitate Dei, « La Cité de Dieu ». Il est important de noter que dans cet ouvrage Augustin prend comme point de départ l’opposition fondamentale et durable entre « bons » et « mauvais » à travers l’histoire de l’humanité. Dans la terminologie d’Augustin, il s’agit d’une opposition entre la « cité céleste » ou la « cité de Dieu » (la civitas Dei) et la « cité terrestre » ou la « cité des hommes » (la civitas terrena). Il va de soi que dans ce modèle ce sont les habitants de la dernière qui sont les « mauvais ». Au dire d’Augustin, avant la construction de la tour de Babel, il n’y avait qu’une seule langue, et celle-ci était connue comme « la langue humaine » (humana lingua) ou « le parler humain » (humana locutio). Or, du vivant de Heber, figure vétérotestamentaire, les « mauvais » commençaient à bâtir une tour à Babel, entreprise qui provoqua la punition divine, brouilla et divisa leur langue unique. Ce bouleversement de la communication mit fin à la construction de la tour, mais marqua aussi l’origine d’une diversité ethnolinguistique parmi les êtres humains. Selon Augustin, immédiatement après l’intervention divine, on comptait divers peuples, chacun avec sa propre langue, au nombre de 72, nombre qui revêtait une grande importance symbolique dans la tradition juive et biblique, et qui avait été transmis à Augustin par la voie de plusieurs auteurs chrétiens, grecs et latins. Avec le temps, ces 72 langues continuaient à évoluer et à se diviser, mais selon Augustin le nombre de peuples s’accrut beaucoup plus vite que le nombre de langues, comme – écrit-il – également « en Afrique » (d’où lui-même était originaire) « nous connaissons bien des peuples barbares n’ayant qu’une seule langue »; par « barbare », Augustin veut dire « non grec et non latin ». Quant à l’opposition, déjà mentionnée, entre cité céleste et cité terrestre, selon Augustin, la figure d’Heber, personnage juste, appartenait à la « cité céleste » ou « cité de Dieu ». Heber n’avait pas participé à la construction de la tour de Babel et, par conséquent, il ne méritait pas d’être puni. Comme le châtiment de Dieu consistait précisément en la division de la seule langue originelle, celle-ci fut conservée, mais exclusivement dans la famille du juste Heber et de ses descendants. Contrairement à la période avant les événements de Babel, dès cet instant il y eut plusieurs langues, et on éprouva le besoin d’un nom spécifique pour désigner la langue originelle, dépourvue jusque-là de nom. La langue fut nommée « l’hébreu », lingua hebraea – le terme hebraeus venant, selon Augustin, du nom propre « Heber ».

Jusqu’au xviie siècle, l’interprétation par Augustin de la préhistoire linguistique a persisté comme modèle canonique. Tous les érudits, ou peu s’en faut, qui voulaient disserter sur l’histoire du langage humain s’en tenaient aux idées d’Augustin qui, on le sait, sont restées très influentes aussi dans d’autres domaines.

Tim Denecker. “Généalogie linguistique et comparaison des langues chez Jérôme : une vue d’ensemble”. Semitica et Classica – International Journal of Oriental and Mediterranean Studies, 12, pp. 146-147. Brepols. 2019.

Nota in pede. Gaëlle Jeanmart. Que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? 2006.

Dans le livre XI, le problème du temps est abordé en corrélation directe avec celui de la création. La première problématisation de ce concept de temps, le premier dilemme ou la première polémique d’Augustin est celle de savoir ce « que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? » [X. 12] La « polémique » vise d’abord les manichéens. Un passage de la Cité de Dieu où il aborde ce même problème montre en effet qu’il répond ici à deux catégories d’objectants. Aux manichéens qui posent un monde sans commencement qui n’a pas été créé par Dieu, Augustin répond que tout ce qui est est l’oeuvre de Dieu, le monde lui-même étant également une création. Ensuite aux néo-platoniciens qui lui demandent alors ce qui pouvait bien précéder cette création-là, Augustin leur rétorque qu’il ne faut pas parler en termes de précédence de quelque chose qui viendrait « avant » la création puisque si tout ce qui est, est l’oeuvre de Dieu, le temps a lui aussi été créé par Dieu et il n’y avait pas d’ « avant » la création puisque « avant » est lui-même création : « Oui, comment d’innombrables siècles auraient-ils pu passer, sans que toi-même tu les aies faits, alors que tu es l’auteur et le créateur de tous les siècles ? » [XI, XIII,15]. Ou encore : « Il n’y a donc eu aucun temps où tu n’aies fait quelque chose, puisque le temps lui-même, c’est toi qui l’as fait » [XI, XIV, 17]. Le temps n’est pas plus que la matière quelque chose qui vient s’imposer de l’extérieur et ordonner à ses caractéristiques l’acte de création ; tout comme la matière, le temps est un outil que Dieu s’est donné pour créer le monde. Non qu’il soit dépendant du temps ou de la matière mais plutôt qu’il nous ait créés comme êtres matériels et temporels.

Gaelle Jeanmart, “Herméneutique et subjectivité dans les Confessions d’Augustin”, III. Lire à la Volonté de Dieu: La Cure de la Volonté dans l’exégèse Biblique, ‘Les solitudes de la lecture’, Nota in pede 285, pp. 185-186. Brepols, Monothéismes et Philosophie, 8. 2006.